Janvier 2025
Le Geste Retenu :
contre-manuel
de bienséance
corporelle
Il existe un théâtre invisible, une scène sur laquelle nos corps jouent sans cesse, parfois en pleine lumière, parfois dans l’ombre discrète de l’inconscient. Ce théâtre, c’est celui des gestes : micro-mouvements, réflexes, élans suspendus ou souffles contenus. Certains surgissent sans que nous y pensions, d'autres sont interceptés par une autorité invisible qui habite nos chairs. Ce que l'on appelle "politesse", "professionnalisme" ou "tenue appropriée" n’est bien souvent qu’un autre nom pour une censure intériorisée : un choreo-policing.
Ce concept, la police des gestes, ne désigne pas simplement un contrôle social externe. Il s’infiltre dans notre système nerveux, colonise nos réponses instinctives, et nous fait douter de la sagesse somatique qui nous habite.
Intuition du geste
Le corps sait. Il sait avant nous, en dessous du langage, au creux du diaphragme, dans l’arc des omoplates, dans l’ondulation d’un soupir. Il sait quand s’arrêter. Quand se lever. Quand fuir. Quand pleurer. Quand s’éclater de rire. Quand prendre de l’espace.
Les gestes dits "inappropriés" (un rot, un bâillement, un tressaillement, un frisson) ne sont pas des erreurs. Ils sont des réponses adaptatives, des expressions d’un corps en conversation constante avec son environnement.
Le problème, c’est que le geste intuitif fait peur. Il déstabilise l’ordre. Il est trop vivant. Il perturbe le ballet social chorégraphié par la norme, la discipline, le regard extérieur. Alors il est réprimé. Et cette répression n’est pas anodine : elle dérègle les systèmes internes, elle brouille notre boussole somatique.
Homéostasie : la danse intérieure de l’équilibre
La médecine parle d’homéostasie pour désigner la capacité d’un organisme à maintenir son équilibre interne face aux variations externes. C’est une forme d’intelligence incarnée, une sagesse cellulaire. Les gestes d’auto-régulation (bâiller, soupirer, changer de posture, se frotter les bras) sont des manifestations directes de cette homéostasie en action. Ce sont des danses réflexes, miniatures, qui nous maintiennent en vie, en lien, en écoute.
L'homéopathie, dans son sens philosophique, part du principe que le corps possède une capacité profonde d’auto-guérison. Elle ne soigne pas en imposant, mais en dialoguant avec la mémoire du corps. C’est une approche douce, qui respecte la dynamique propre à chaque organisme.
Mais la société ne fonctionne pas sur le modèle de l'homéopathie. Elle agit en allopathe brutale : elle corrige, elle supprime, elle nie. Tu pleures ? Tu prends sur toi. Tu trembles ? Tu te contrôles. Tu es fatigué ? Tu souris quand même. Ce refus systématique de l’auto-régulation corporelle provoque des déséquilibres profonds: physiques, émotionnels, relationnels.
Choreo-policing : le corps discipliné
La bienséance corporelle est une invention politique. Elle structure le monde du travail, de l’éducation, du genre. Elle dit comment un corps doit se tenir pour être "crédible", "désirable", "adéquat". Elle établit une hiérarchie entre les gestes nobles et les gestes honteux. Entre ce qui se montre et ce qui se cache.
Ainsi, les gestes somatiques spontanés (étirement, gémissement, mouvement rythmique besoin de silence ou de solitude) sont neutralisés. Ils ne "passent pas" bien dans la sphère sociale. Trop sensuels. Trop mous. Trop primitifs. Trop féminins. Trop égoïstes. Trop fous.
Cette police du mouvement est profondément ancrée dans l’héritage colonial, patriarcal et capitaliste. Elle découpe le corps en fonctions productives, elle rejette tout ce qui n’est pas mesurable, utile ou présentable. Elle fait du corps une machine. Elle oublie que le corps est d’abord un terrain de résonance, un écosystème vivant.
Réhabiliter le geste intuitif
Ce texte est un appel à la réhabilitation du geste intuitif. Un plaidoyer pour un corps qui ne serait plus en mode performance mais en mode écoute. Un corps qui pourrait bâiller sans être jugé, roter sans honte ni même avoir à s’excuser, pleurer sans explication, rire sans justification. Un corps qui aurait le droit d’être multiple, fluctuant, inexact, contradictoire.
C’est aussi une invitation à danser autrement. À créer des espaces (intimes, pédagogiques, artistiques, sociaux) où le geste spontané est accueilli, observé, aimé. Où la co-régulation est célébrée. Où l'homéostasie est une chorégraphie partagée.
Et si on se mettait à l’écoute des danses silencieuses de nos intestins, de nos muscles, de nos os ?
Et si on considérait nos soupirs comme des partitions d’un opéra invisible ?
Et si péter en public devenait un acte de révolte douce contre la civilisation de la retenue ?
Ce n’est pas un retour à l’état "naturel". C’est un mouvement vers une culture incarnée. Une culture qui ne se construit pas contre le corps, mais à partir de lui.